Comment la France tente de défendre ses Outre-mer face aux nouvelles menaces

De la pression militaire chinoise dans le Pacifique aux trafics de cocaïne dans l’Atlantique, en passant par les stratégies d’ingérence politique venues du Caucase, les territoires ultramarins français sont aujourd’hui au cœur d’une bataille d’influence discrète mais permanente. Derrière l’immensité de leurs zones maritimes, se joue une équation stratégique de plus en plus difficile pour l’État français.

La carte maritime française fait souvent illusion. Vue de loin, la France semble solidement installée sur tous les océans. Dans les faits, cette puissance maritime repose presque entièrement sur ses territoires d’outre-mer, qui lui confèrent près de 11 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives.

Un espace colossal, mais fragile.

Comme le rappelait déjà l’amiral Christophe Prazuck lorsqu’il dirigeait la flotte, tout espace mal surveillé finit par être exploité, puis contesté. Une formule devenue presque un principe opérationnel pour la défense des Outre-mer.

Pacifique sous tension, la démonstration de force chinoise

Dans le Pacifique, l’alerte est désormais permanente autour de la Polynésie française. À la fin de l’année 2024, un tir d’essai de missile balistique chinois est retombé à proximité immédiate de sa zone économique exclusive. Pour les autorités militaires françaises, le message était limpide.

Pékin n’ignore rien de la valeur stratégique de cet archipel, qui s’étend sur un espace maritime équivalent à la superficie de l’Europe. Ce n’est pas seulement la position géographique qui attire l’attention, mais aussi le potentiel halieutique, minéral et militaire de la région.

Sur le terrain, la pression est bien plus diffuse qu’un simple tir de missile. Des flottes de pêche industrielles venues de Chine opèrent aux marges, et parfois à l’intérieur, des zones souveraines de plusieurs États insulaires du Pacifique. Selon des officiers français en poste dans la région, ces navires utilisent des méthodes désormais bien connues : coupure volontaire des systèmes d’identification automatique dès l’entrée dans une zone étrangère, rotation rapide des équipages et transbordements en mer.

Le résultat est un pillage à grande échelle de ressources halieutiques déjà fragilisées, privant les États riverains de toute capacité réelle de contrôle. Pour la France, l’enjeu est double : protéger ses propres eaux et préserver la crédibilité de sa présence régionale auprès de partenaires insulaires très courtisés par la Chine.

Dans cette zone immense, la présence de la Marine nationale repose sur un nombre limité de bâtiments, soumis à des cycles opérationnels très contraints.

Quand la mer devient une autoroute pour la cocaïne

Les atteintes à la souveraineté ne se limitent pas aux rivalités géopolitiques. Elles prennent aussi la forme d’une criminalité transnationale de plus en plus structurée.

L’année 2025 a marqué un record historique pour les forces françaises en mer : plus de 87 tonnes de stupéfiants ont été saisies, dont près de 59 tonnes de cocaïne. Les principales zones concernées restent les Antilles, l’Atlantique et le Pacifique sud, notamment aux abords de la Nouvelle-Calédonie.

Ces interceptions sont menées grâce aux renseignements transmis par l’Office antistupéfiants et par les services douaniers. En mer, ce sont les patrouilleurs Antilles-Guyane, les frégates de surveillance et les bâtiments de soutien déployés outre-mer qui assurent l’essentiel des opérations.

Les procédures sont aujourd’hui rodées : repérage aérien ou satellitaire, interception rapide, mise à l’eau d’embarcations légères, puis arraisonnement avant que l’équipage n’ait le temps de se débarrasser de la cargaison.

Cette méthode tranche avec celle mise en œuvre récemment par les États-Unis dans la zone caraïbe, où des frappes directes contre des embarcations suspectes ont provoqué de nombreuses victimes.

Pour la France, l’équilibre est délicat : préserver l’efficacité opérationnelle tout en respectant un cadre juridique strict, notamment lorsqu’il s’agit d’intervenir dans des espaces maritimes très éloignés de toute base logistique.

Souveraineté fragile et scénarios de crise

Derrière la lutte contre la pêche illégale et le narcotrafic se cache une inquiétude bien plus stratégique.

Dans les états-majors, certains scénarios sont désormais étudiés sans détour. L’un d’eux concerne l’île Tromelin, revendiquée depuis des décennies par Madagascar. En cas de prise de contrôle brutale, la question ne serait pas tant militaire que diplomatique : quels alliés accepteraient réellement de s’engager pour défendre un îlot isolé de l’océan Indien ?

Le même raisonnement vaut pour les îles Éparses, dispersées et peu connues du grand public, mais essentielles pour l’étendue de la ZEE française.

La modernisation des moyens navals progresse lentement. Six nouveaux patrouilleurs outre-mer ont été commandés, dont quatre déjà livrés. En revanche, le remplacement des frégates de surveillance, entrées en service au début des années 1990, reste repoussé à la prochaine décennie. Le chef d’état-major de la Marine, Nicolas Vaujour, reconnaît lui-même l’état de fatigue avancé de ces bâtiments.

Dans ce contexte, les déploiements conjoints et les démonstrations de présence se multiplient afin de maintenir un signal de crédibilité militaire, sans pour autant masquer la tension sur les ressources humaines et matérielles.

Ingérences étrangères et fracture politique en Nouvelle-Calédonie

Les menaces ne passent plus nécessairement par la mer.

En mai 2024, la Nouvelle-Calédonie a été secouée par des émeutes d’une ampleur inédite depuis la fin des années 1980. Quatorze personnes ont perdu la vie, parmi lesquelles deux gendarmes. Les tensions liées au processus institutionnel et aux réformes électorales ont servi de catalyseur à une crise beaucoup plus large.

Un élément a particulièrement retenu l’attention des services français : la présence visible de drapeaux de l’Azerbaïdjan dans certains rassemblements indépendantistes.

Bakou reprochait à Paris son soutien à l’Arménie dans le contexte du conflit du Haut-Karabakh. En réponse, l’Azerbaïdjan a cherché à déplacer le rapport de force sur un terrain inattendu : celui des territoires ultramarins français.

Créé en 2023, le Baku Initiative Group se présente officiellement comme une organisation de soutien aux mouvements anticoloniaux. Les services français y voient surtout un instrument de diplomatie d’influence destiné à encourager, coordonner et médiatiser les revendications indépendantistes, en Nouvelle-Calédonie comme en Polynésie ou même en Corse.

Le service français chargé de la surveillance des ingérences numériques, Viginum, a documenté ces opérations dans un rapport rendu public en décembre 2024. Diffusion de contenus militants, relais médiatiques internationaux, animation de réseaux militants : la stratégie vise moins à provoquer une rupture immédiate qu’à affaiblir durablement la position française.

Sur place, plusieurs responsables politiques estiment que la réaction de l’État est intervenue trop tardivement. À l’approche des prochaines élections municipales, prévues en mars, la crainte d’une nouvelle vague de campagnes de déstabilisation reste bien réelle.

Des océans à la sphère informationnelle, la défense des Outre-mer s’étend désormais bien au-delà du seul champ militaire. Pour la France, l’enjeu n’est plus seulement de patrouiller ses eaux, mais de protéger un modèle de souveraineté confronté à des acteurs capables d’agir simultanément sur la mer, sur les réseaux et sur les fractures politiques locales.

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